Insultes

L’incident

Le narrateur relate :

« J’étais sur le point d’entamer mon stage de quatre mois à l’hôpital psychiatrique Sankt Hans, dans la région capitale. Une partie de ma préparation consistait en un certain nombre d’entretiens avec les responsables :

Tout d’abord, je me rendrais à un rendez-vous d’introduction conjointement avec la responsable clinique de l’hôpital et mon directeur de stage de l’école ;

Puis, peu après la première réunion, je prendrais part à un entretien de suivi avec la responsable clinique, au cours duquel nous éclaircirions nos attentes respectives concernant mon stage ;

Enfin, deux mois plus tard, je me rendrais à une réunion commune avec ces deux responsables, ayant pour objectif une évaluation intermédiaire de mon stage.

Lorsque j’arrivai à la première réunion, la responsable clinique me demanda dès les présentations si l’administration sociale ou l’agence pour l’emploi de ma commune avaient fait pression sur moi pour que j’effectue ce stage. Cette question me surprit, me laissant presque sans voix. Je répondis néanmoins poliment et insistai pour me présenter comme un étudiant au profil engagé et appliqué, ayant choisi des études de santé de son propre chef. Je précisai aussi que c’était vraiment dans le domaine psychiatrique que je désirais effectuer mon stage. J’avais l’impression toutefois qu’elle me provoquait de façon délibérée, tentant de susciter ma colère – et donc de mettre mon stage en péril. Aucun autre stagiaire n’eut à répondre à ce genre de questions.

Peu après, je me rendis au deuxième rendez-vous dans le but d’évoquer mes attentes. Cette fois, la responsable clinique ouvrit l’entretien en demandant si j’avais un casier judiciaire. Je fus de nouveau saisi par la surprise. Il me fallut réunir toutes mes ressources pour répondre poliment à sa question. Je rétorquai calmement que, comme tout citoyen danois, j’avais bien un casier judiciaire ; et que celui-ci était parfaitement vierge ; elle était invitée à creuser le sujet si elle le souhaitait. Ainsi, je sus garder la tête froide et ne pas me laisser submerger par l’émotion au cours de cet entretien éveillant l’intimidation.

Puis, après deux mois de stage, je me préparai pour un troisième rendez-vous. Il tiendrait lieu d’entretien préalable à la réunion d’évaluation intermédiaire. La troisième entrevue avait été organisée par la responsable clinique, en collaboration avec mon directeur de stage, lequel était présent lui aussi.

Lui et moi avions de bonnes relations et nous avion discuté, avant cet entretien, d’un grand nombre d’expériences formatrices qui m’était advenu au cours de mon stage et qu’il était temps de présenter à la responsable clinique.

Cependant, au lieu de s’intéresser aux expériences concrètes de mon stage, la responsable clinique se pencha sur un tout autre sujet. Elle me raconta avoir fait des années de recherche concernant des diagnostics psychiatriques. Elle se demandait si je pouvais faire l’objet d’un diagnostic, de TDAH (trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité), semblait-il. Elle me demanda si j’avais un tuteur personnel ou un bon généraliste capable de me soumettre à une recherche de diagnostic.

Cette fois, je restai une vingtaine de seconde assis sans mot dire, abasourdi, muet de surprise. Puis je m’efforçai d’évaluer ce qui pourrait constituer une mauvaise réponse et de maîtriser ma colère. J’étais vraiment, profondément blessé et bien incapable de comprendre ce qu’elle tramait par ces remarques lourdes de stigmatisation et d’intimidation. Je répliquai malgré tout qu’elle allait trop loin. Comment était-il possible qu’elle ait le moindre motif pour une telle question, alors que nous ne nous connaissions quasiment pas ?

Je m’étais gardé de lui répondre au cours des précédents rendez-vous ; mais cette fois-là, je fus envahi par l’émotion et la frustration d’avoir été catalogué et stigmatisé, sans la moindre base réelle, comme malade.

D’un autre côté, j’attendais une réaction avec beaucoup de nervosité, comme il me restait deux mois pour achever mon stage. C’est qu’il était crucial pour clore la totalité de mon cursus. Je savais qu’il ne serait guère possible de changer de stage. C’est pourquoi je décidai de ne pas déposer plainte suite à l’incident. Cela aurait sans doute transformé en enfer mon environnement professionnel quotidien, dans lequel les plaintes et les affaires non réglées sont sources de questions, de malaise et d’incertitudes. Occupant le bas de la hiérarchie, je craignais blâme et renvoi.

En l’occurrence, mon directeur de stage répondit également à cette attaque des plus inattendues en demandant gentiment à la responsable – et supérieure – clinique de se recentrer sur les expériences formatrices et les résultats professionnels de mon stage, après quoi il me conseilla de ne pas donner suite à l’affaire.

Pour finir, au cours de l’évaluation intermédiaire, la responsable clinique se montra plus objective et favorable, louant même mes efforts et résultats professionnels. »

1. Identité des acteurs de la situation

Le narrateur est un étudiant suivant un cursus d’auxiliaire de santé au sein du système d’études de santé danois. Ce cursus dure trois ans et fait partie du système de formation professionnelle danois. Au moment de l’incident, le narrateur en est à sa troisième année, proche de la fin de son cursus, qui fait suite à un stage.

Le narrateur est âgé de 21 ans.

Le narrateur est né au Danemark de parents immigrés. Ses parents, initialement réfugiés palestiniens, vivent au Danemark depuis 30 à 35 ans environ. Le narrateur a ainsi grandi dans la deuxième plus grande ville du Danemark, dans une région présentant une large population immigrée. Il a plus tard déménagé dans la région capitale, où il habite et étudie actuellement. Il parle couramment danois et peut être dépeint comme quelqu’un de très réfléchi, très investi dans la vie et les événements se passant autour de lui.

Le narrateur est également engagé en faveur de l’égalité, de la lutte contre la discrimination et de la diversité. Parallèlement à ses études, il est formé en tant que jeune conseiller de la ville de Copenhague. Les jeunes conseilles composent un organe de jeunes gens engagés dans la lutte contre la discrimination et en faveur du système de formation professionnelle. Aussi le narrateur est-il très attentif lorsqu’il est confronté à des situations où il perçoit discrimination, injustice ou défaut d’égalité des chances.

En sus du narrateur, il y avait deux autres personnes présentes :

  • une responsable clinique danoise ayant la responsabilité générale de tous les stages et apprentissages effectués à l’hôpital psychiatrique de la région capitale qui est le théâtre de l’incident. La responsable clinique a travaillé de nombreuses années en tant qu’infirmière diplômée au sein du secteur psychiatrique – et peut-être aussi dans d’autres domaines du système de santé. Elle doit approcher de la soixantaine au moment de l’incident, à l’automne 2015. S’agissant de l’incident, son attitude à l’égard des cultures et religions différentes paraît dénoter des présomptions défavorables, et même des préjugés confinant à la discrimination.

On peut supposer que son propre cadre de référence culturel et religieux est le plus courant, celui de l’Église danoise, chrétienne protestante. Cependant, un attachement formel à la religion chrétienne n’apprendrait rien au sujet de sa pratique religieuse dans la société très sécularisée qu’est celle du Danemark. Son point de vue et ses attitudes éthiques envers les autres cultures et religions devraient être davantage marquées par sa profession ainsi que son milieu socio-économique et socio-culturel.

  • un directeur de stage, responsable de la formation pratique actuellement dispensée à un ou deux étudiants en soins de santé – le narrateur en l’occurrence. Le directeur de stage est également infirmier de métier. On ignore son âge, mais il semble relativement jeune, dans la trentaine probablement. Tout comme la responsable clinique, le directeur de stage, plus jeune qu’elle, est d’origine danoise.

Le narrateur et le directeur de stage se connaissaient bien, avant même les rendez-vous concernant le stage. On ignore si le directeur de stage a été en contact avec la responsable clinique auparavant, dans le cadre de stages déjà effectués par d’autres étudiants. C’est tout à fait possible, car les institutions proposant des stages sont très demandeuses.

2. Contexte de la situation

Cet incident se déroule dans le bureau d’une responsable clinique chargée des stages que des étudiants en soins de santé effectuent sur place, dans un hôpital psychiatrique de la région capitale danoise. En réalité, l’incident court au long d’une série de rendez-vous dans ce bureau.

3. Réaction émotionnelle

Selon la réaction émotionnelle et le ressenti principaux du narrateur, il va être jugé et « mis dans une case » suivant des idées préconçues et des préjugés au sujet des jeunes hommes issus de minorités ethniques.

Il ne sera pas évalué et reconnu en tant qu’être humain, qu’individu ayant ses propres espoirs, ambitions, ressources et facultés.

Il s’aperçoit également que, quels que soient ses aptitudes et son zèle, on l’évalue pourtant selon des préjugés généraux, non pour ses performances réelles.

Il prend conscience pour la première fois de la prépondérance du profil ethnico-culturel sur la personne humaine et son individualité ; en d’autres termes, il subit un exemple flagrant de culturalisation.

4. Représentations, valeurs, normes, idées, préjugés : cadre de référence de la personne ayant vécu le choc

Normes et valeurs d’égalité de traitement et d’égalité des chances

Tout d’abord, et c’est le principal, les réactions de la responsable clinique heurtent chez le narrateur les principes d’égalité, de reconnaissance et de respect envers chacun indépendamment de son profil. Cela se traduit aussi par le principe d’égalité des chances : lorsque l’on est investi, que l’on travaille avec sérieux et ambition à atteindre un but – un cursus de formation en l’occurrence –, on devrait bénéficier de cette égalité des chances dans la poursuite de ses objectifs, quel que soit le milieu social, économique et culturel auquel on appartient. Au lieu de féliciter le narrateur pour son investissement à achever sa formation, la responsable clinique met en doute dès le départ son investissement et sa motivation.

Normes et valeurs de lutte contre la discrimination et de marge pour la diversité

Le narrateur est très attentif lorsqu’il se trouve confronté à la discrimination, à l’injustice et à un défaut d’égalité des chances. Du fait de son ethnicité et de son enfance passée dans un quartier tenant du ghetto, il a appris depuis son jeune âge qu’un profil ethnique et culturel de minorité expose de façon générale à une attitude discriminatoire. Elle se traduit notamment par une discrimination indirecte, lors de la rencontre avec des personnes ayant des présuppositions et attentes défavorables, même sans connaître personnellement l’individu en question. La rencontre avec la responsable clinique met en lumière cette tendance.

Normes et valeurs d’éducation et de participation aux affaires sociales

Le narrateur a fermement intériorisé le principe d’un État-Providence qui pourvoie au mieux selon les facultés et capacités de chacun, contribuant ainsi au bien-être et au soutien général de chacun et de sa famille, etc. ; il est très surpris lorsqu’une figure d’autorité du système éducatif met en doute ses bonnes intentions et ses ambitions – essayant de le décourager, au lieu de le soutenir et de l’encourager dans les projets et aspirations relatives à ses études.

Normes et valeurs de maîtrise de soi et de dialogue calme avec ses antagonistes

Apparemment, le narrateur a appris de son expérience la leçon suivante, académique et conversationnelle : pour être entendu lors d’un débat, et gagner le respect et la reconnaissance de son interlocuteur, il faut éviter de se laisser déborder par ses émotions et de perdre son sang-froid ; il convient de garder un discours calme et posé, même si l’on est traité injustement et que l’on se sent insulté.

En l’occurrence, il est cependant confronté à une adversaire qui se conduit à l’opposé de ses attentes et qui semble ne faire aucun cas de ses bonnes manières.

5. Quelle image se dégage de l’analyse du point 4 concernant l’autre groupe (neutre légèrement négative, très négative, « stigmatisée », positive, très positive, réelle, irréelle, etc.) ?

Son impression est que la responsable clinique se rend coupable :

  • d’injustice et de comportement démotivant ;
  • de présuppositions et de préjugés défavorables ;
  • de stigmatisation et de généralisation envers les minorités ethniques, en particulier les jeunes hommes migrants ;

de discrimination indirecte.

6. Les représentations, valeurs, normes, préjugés, idées, en bref, le cadre de référence de la personne ou du groupe qui provoque ou a provoqué le choc chez le narrateur.

Normes, valeurs et cadre de référence de la responsable clinique

La responsable clinique semble avoir été formée et socialisée au sein de la vieille école, plus autoritaire, en particulier dans la hiérarchie traditionnelle du système de santé. Ainsi, elle préfère que les stagiaires répondent par oui ou par non aux questions de son évaluation. Elle semble prendre comme une provocation l’attitude et les manières communicatives du narrateur, caractérisées par des réponses plus complexes et nuancées, ainsi que de nombreuses explications. Elle rejette son mode de réflexion et de communication en le qualifiant d’abstrait, de vague et de flou.

Au surplus, les premières questions qu’elle pose au sujet des motivations du narrateur à suivre des études de santé, tout comme celles traitant de son casier judiciaire sont plutôt insultantes, empreintes de préjugés, et même discriminatoires. Il est probable que ses questions et hypothèses soient inhabituelles lors de ce genre de conversations, préalables à un stage, avec un étudiant ou stagiaire.

Toutefois, même si sa conduite est inexcusable, il est possible que la responsable clinique se rapporte à cette réalité notoire : le domaine de la santé est souvent exploité par les services de l’emploi et l’administration sociale pour « recaser » les chômeurs de longue durée. Cela s’applique en particulier aux migrants, alors que le système de santé offre notamment des cursus courts. Il est de notoriété publique dans le système de santé que beaucoup des étudiants en cursus court n’ont pas réellement la vocation médicale, mais que ce sont en fait les autorités qui les y dirigent, sous peine de perdre leurs allocations, etc.

Manifestement, le narrateur trouble la responsable clinique, encline d’un côté à le cataloguer en vertu de ses origines de l’immigration – mais, de l’autre, incapable de le faire cadrer avec sa représentation générale d’un jeune homme d’une autre ethnie. Pour être conforme à ses présuppositions, il devrait vivre d’aides sociales, être délinquant, avoir un bagage langagier limité, etc.

Normes et valeurs du directeur de stage

Le directeur de stage s’efforce d’agir en médiateur entre sa supérieure, la responsable clinique, et le narrateur, son stagiaire plutôt doué. Il y a matière à croire qu’il ne partage pas l’opposition de la responsable clinique envers le narrateur, mais privilégie un comportement pragmatique, dispensant d’ailleurs un conseil pragmatique au narrateur, dans le but probable de lui épargner un renvoi. En agissant ainsi, il contribue néanmoins tacitement à la pérennité d’un système dans lequel les préjugés et même la discrimination son acceptables et sans conséquences.

7. Cette situation pose-t-elle un problème de fond concernant soit la pratique professionnelle, soit, de façon générale, le respect des différences en situation interculturelle ?

L’incident est récent ; il reflète donc encore bien la présence de culturalisation, à la fois dans l’attitude et en pratique, au sein du système médical.

Ce constat est d’ailleurs à remettre en situation : cela fait des années que l’on fait la part belle, dans le système de santé, aux valeurs de différence et de diversité culturelle – et que l’on forme abondamment à la fois cadres et autres employés dans cette idée. Il est décevant et alarmant de découvrir que l’on a encore un grand besoin de telles mesures.

Des études récentes menées sur le décrochage des étudiants danois du secteur de la santé confirment que seul un petit groupe d’étudiants est sujet à un manque de motivation. La plupart des étudiants ont la motivation nécessaire pour suivre jusqu’au bout leur cursus de formation. Toutefois, nombre d’entre eux n’a pas une image réaliste des enjeux de ces études. Le besoin d’une orientation professionnelle, empathique et réaliste se fait vraiment ressentir, de même pour les stages obligatoires, où un accueil cordial, un regard valorisant et une introduction scrupuleuse aux missions ainsi qu’aux attentes professionnelles sont cruciaux pour la réussite des études. Les compétences personnelles et relationnelles des responsables cliniques, en particulier, ont démontré toute leur importance.

Au cours de cette étude, des responsables de tout niveau (professeur, conseiller d’orientation, responsable clinique, étudiants, etc.) ont insisté sur l’importance d’une introduction détaillée, au moyen d’entretiens préliminaires visant à expliciter les problèmes et compétences de chaque stagiaire ainsi que son besoin de soutien individuel, etc. Lors de l’incident, cette tâche était en fait celle de la responsable clinique. Il semble que ce type d’entretiens préliminaires nécessite un guide de bonnes pratiques.