Consommation excessive

L’incident

J’assistais un Polonais dans la trentaine qui cherchait de l’aide auprès des services d’aide aux consommateurs excessifs.  Il avait clairement un problème lié à l’alcool, était sans abri ni emploi. Je l’accompagnai à Recovery Partnership pour servir d’interprète à son inscription.

On lui posa de nombreuses questions concernant son mode de vie et ses habitudes de consommation. Pour finir, on lui demanda : « Voulez-vous réduire votre consommation jusqu’à un certain point ou arrêter complètement ? ».

Pour lui, ce fut un choc culturel, car il eut l’impression d’une approche trop douce des problèmes d’alcool. Il aurait sans doute voulu entendre « Vous souffrez de dépendance à l’alcool, il faut vous arrêter de boire. ». Il s’attendait à moins de compréhension et plus d’autorité de la part du (de la) professionnel(e) de santé. Il ne croyait pas qu’on allait l’aider et me dit : « Ils ne font que sourire et bavarder ».

1. Identité des acteurs de la situation

Le patient : Polonais dans la trentaine, célibataire, sans emploi, souffrant de plusieurs problèmes de santé liés à sa consommation excessive, vivant depuis 2 ans au Royaume-Uni ; il avait essayé de se faire aider en Pologne, mais, au Royaume-Uni, c’était la première fois.

La narratrice : britannique, blanche, dans la trentaine ou la quarantaine, travaillant pour Recovery Partnership à l’inscription de nouveaux bénéficiaires.

2. Contexte de la situation

On a cherché aide et conseil auprès d’un service d’assistance aux personnes cherchant à se défaire d’une consommation excessive. L’incident se produisit lors de la procédure d’inscription à ce service.

3. Réaction émotionnelle

La narratrice fut surprise par la réaction et le possible choc culturel vécu par le patient. Elle a ressenti un certain malaise et une certaine insatisfaction, car l’aide apportée à l’homme n’était pas vraiment efficace ; sa déception était perceptible.

Une fois l’inscription terminée, on lui dit qu’il pouvait continuer à boire et que l’on serait en relation avec un accompagnateur professionnel attitré. L’homme était encore plus désespéré qu’avant son arrivée par l’aide qu’on allait lui apporter.

Cet incident laissa l’homme déçu et désespéré.

4. Représentations, valeurs, normes, idées, préjugés : cadre de référence de la personne ayant vécu le choc

Prise d’autonomie des bénéficiaires ou patients : l’organisation que représente la narratrice croit qu’il est bon d’accompagner les individus à prendre pour eux-mêmes la bonne décision : c’est à eux de décider de quelle aide ils ont besoin. De son point de vue, il est important que le patient soit impliqué dans le processus, qu’il y ait tienne un rôle et un engagement actifs.

Cette position relève du respect de l’autonomie du bénéficiaire, ainsi que du principe de prise d’autonomie, comme de responsabilité envers sa propre maladie.

Démarche de guérison différenciée : dans la vision de l’organisme, il n’y a pas qu’un seul chemin vers la guérison ; on y accède par plusieurs étapes, qui sont à identifier en collaboration avec le patient.

Rapport à la hiérarchie : le style de communication privilégié par l’organisme est égalitaire et symétrique ; la communication et les décisions ne sont pas dirigées par la hiérarchie mais se font dans un dialogue mutuel. La narratrice constate avec perplexité que cela ne correspond pas aux préférences du patient.

5. Quelle image se dégage de l’analyse du point 4 concernant l’autre groupe (neutre légèrement négative, très négative, « stigmatisée », positive, très positive, réelle, irréelle, etc.) ?

Il a trouvé son interlocuteur très aimable et compréhensif, mais trop doux ; son expérience a donc été déplaisante.

6. Les représentations, valeurs, normes, préjugés, idées, en bref, le cadre de référence de la personne ou du groupe qui provoque ou a provoqué le choc chez le narrateur.

Guérir de l’alcoolisme suppose une totale abstinence ; toute solution moins radicale est partielle ou erronée. Si la procédure médicale ne permet pas au patient d’atteindre cet objectif, elle est vaine.

Recherche d’aide : du point de vue du patient, si l’on va chercher l’aide d’un professionnel, celui-ci doit savoir quel traitement adopter. Le professionnel est censé résoudre le problème et proposer le meilleur chemin vers la guérison.

Responsabilité et autonomie : demander au patient quel type de traitement il veut recevoir, c’est en quelque sorte lui demander d’assumer sa responsabilité quant à la maladie et d’être actif dans la démarche de guérison.

Rapport à l’autorité : le patient s’attend à ce que le professionnel lui dise comment il sera soigné et ce qu’il doit faire. Il ne veut pas avoir à trouver cela par lui-même ; il veut qu’on lui dise comment surmonter son addiction et quelles mesures prendre. Cette approche traduit une conception asymétrique de la relation médicale, dans laquelle le patient dépose dans les mains du médecin son pouvoir de décision et la maîtrise de son corps.

La communication directe et l’autorité sont des signes de fiabilité professionnelle : elles indiquent que le professionnel médical possède les connaissances nécessaires au traitement. Une approche indirecte peut être source d’incertitude quant aux connaissances médicales et évoquer un manque de confiance professionnelle.

7. Cette situation pose-t-elle un problème de fond concernant soit la pratique professionnelle, soit, de façon générale, le respect des différences en situation interculturelle ?

La tolérance ou l’attente d’une distance de pouvoir et d’une hiérarchie constitue un aspect important de la différence culturelle, correspondant à la culture professionnelle des établissements de soins. En règle générale, les hôpitaux présentent une structure hiérarchique dans laquelle les médecins, les infirmiers et le reste du personnel soignant occupent différents niveaux. La hiérarchie transparaît également dans les interactions entre patient et médecin : le médecin représente le savoir médical, scientifique, ce qui le place en situation d’émettre des jugements au nom du patient, voire à la place de celui-ci. Les évolutions ayant eu lieu récemment au sein des sociétés européennes modernes, caractérisées par une nette préférence pour l’individualisme et l’autonomie, ont induit une modération de ces différences de pouvoir en situation d’interaction. Le style de communication est adapté pour exprimer le respect mutuel, non seulement envers le médecin, mais aussi envers le patient. On incorpore des approches indirectes pour s’assurer que le patient se voie offrir suffisamment d’autonomie et de respect. Néanmoins, toutes les sociétés n’accordent pas une importance similaire à l’égalité ; dans certains contextes culturels, les différences de pouvoir sont davantage acceptées, notamment en contexte médical ; des instructions claires y sont perçues comme une marque d’assurance et de fiabilité professionnelles.