Emploi de la théorie de l’intersectionnalité pour étudier les multiples facettes de l’inégalité et de la différence (UK)

Par Suki Rai

Référence bibliographique : Julie Fish, « Navigating queer street: Researching the intersections of lesbian, gay, bisexual and trans (LGBT) identities in health research » (« Se repérer rue de l’insolite : recherche d’intersections entre les identités de lesbienne, d’homosexuel, de bisexuel et de transgenre dans les recherches du domaine de la santé »), Sociological research online, vol. 13, n° 1, 2008, p. 12.

Introduction

Les chercheurs du domaine de la santé tendent à mettre au premier plan les différences dans le domaine de la santé et des soins d’un point de vue hétérosexuel et supposent l’existence de similarités entre lesbiennes, homosexuels, bisexuels et transgenres (LGBT). Cette approche ne tient pas compte de l’expérience des Noirs et des ethnies minoritaires (BME : Black and Minority Ethnic) ni de celle des autres groupes marginalisés. Le présent article universitaire se penche sur la théorie de l’intersectionnalité et sur l’interrelation possible de diverses identités et de divers systèmes d’oppression. L’intersectionnalité correspond simplement à l’étude des multiples facettes de l’inégalité et de la différence.

L’auteure fait usage de trois conceptions de l’intersectionnalité : méthodologique, structurelle et politique, afin d’étudier l’imprégnation possible par la classe et le genre du fait d’être lesbienne et l’interférence du racisme et de l’hétérosexisme dans la vie d’hommes et de femmes BME.

Les premières analyses et théories féministes étudiant l’oppression voyaient dans le genre une catégorie générale. Les femmes BME, handicapées ou appartenant à la classe ouvrière ne recevaient que peu, voire pas d’attention. La théorie de l’intersectionnalité a été formulée pour traiter de l’exclusion faite des femmes noires dans les théories et la recherche féministes. Cette théorie avance que le genre et l’origine ne doivent pas être analysés de façon indépendante et ne peuvent pas non plus « s’ajouter » simplement l’un à l’autre.

Le terme d’intersectionnalité est dû aux travaux de Kimberlé Crenshaw, qui a créé une métaphore reposant sur les intersections du réseau routier britannique :

« L’intersectionnalité, c’est ce qui se produit lorsqu’une femme d’un groupe minoritaire… tente de traverser le carrefour principal de la ville… la voie principale est « route du Racisme ». l’une des rues qui se croisent pourrait être nommée « colonialisme », puis il y a « rue du Patriarcat »… elle est confrontée non à une seule forme, mais à toutes formes d’oppression… » (D’après Crenshaw, Nira Yuval-Davis, « Intersectionality and Feminist Politics », European Journal of Women’s Studies, SAGE Publications (États-Unis et Royaume-Uni), vol. 13, n° 3, p. 196.

Les féministes ont utilisé la théorie de l’intersectionnalité pour étudier les relations entre origine ethnique, genre et classe s’agissant (notamment) de santé.

L’article se penche sur l’intérêt de l’intersectionnalité comme outil de recherche et de connaissance au sujet des LGBT. Il traite tout d’abord de la notion de similitude supposée et de l’« homogénéisation » induite des communautés LGBT ; il aborde ensuite la différence d’avec la théorie de l’intersectionnalité.

Discours hétéronormatifs gênants au sujet d’une homosexualité homogène

Les premières recherches féministes tentaient de définir les femmes en tant que classe et ne décrivaient de différences qu’entre homme et femme. De même, les recherches dans ce domaine ont d’abord eu pour objet l’étude de la différence de besoins en matière de santé entre communauté LGBT et communauté hétérosexuelle. On peut observer, d’une part, une mise en avant des points communs et, de l’autre, une omission des différences au sein du groupe.

Ainsi, bien que la détermination du groupe LGBT en tant que catégorie sociale puisse être considérée comme une réussite, on a négligé toute différence entre groupes définis par l’origine ethnique, le handicap et l’âge.

En quoi la théorie de l’intersectionnalité se distingue-t-elle des autres approches de théorisation sociologique portant sur les LGBT ? 

Les théoriciens queer s’efforcent de déconstruire les catégories identitaires. Leur argument est que toute expérience ne saurait être rangée parfaitement dans une seule catégorie. On le constate à l’approche naturelle du genre, qui considère que ce dernier est immuable et qu’on sera toujours de l’un ou de l’autre. Les personnes transgenres se trouvent en dehors de cette catégorie et remettent en cause des catégories de genre figées. La déconstruction identitaire visée par les théories queer doit servir à lutter contre l’inégalité.

L’auteure tient compte de trois categories d’intersectionnalité : méthodologique, structurelle et politique, qui seront abordées plus en détail ci-après.

Intersectionnalité méthodologique

L’auteure critique le fait que les recherches portant sur les hommes homosexuels et les lesbiennes soient encore menées le plus souvent auprès d’individus blancs, jeunes, valides et de classe moyenne. Cela reflèterait l’homogénéité des échantillons rassemblés.

Les bases de sondage les plus courants pour la population du Royaume-Uni n’indiquent pas les foyers aux membres lesbiennes, homosexuels, bisexuels ou transgenre (notamment sur les listes électorales ou les registres de l’administration postale).

Les chercheurs au sujet des LGBT n’ont pas accès à la méthode des échantillons aléatoire ; ils emploient donc des méthodes novatrices pour faciliter la création de divers groupes dans le cadre de leurs recherches. J. L. Martin et L. Dean ont montré en 1993 que la population d’hommes homosexuels recrutée par une campagne de santé publique était différente de celle obtenue par d’autres moyens. Cet échantillon était plus jeune, présentait de plus faibles revenus et était surtout composé d’Afro-américains et d’hispaniques ; il était moins probable que ces hommes fussent membres de groupes ou d’associations homosexuelles[1].

Pour F. Hickson et al. (2004), la méthode de recrutement prouvait l’importance de prendre pour cible certains groupes démographiques en particulier[2]. Cette étude reposait sur trois méthodes d’échantillonnage : par des manifestations de fierté, des brochures et en ligne. Les hommes ayant le niveau d’études le plus bas étaient ceux qui tendaient le plus à se servir de la brochure – cette méthode attira surtout des hommes noirs et asiatiques. Les blancs d’« autre » origine – c’est-à-dire non britannique – avaient tendance à fréquenter davantage les manifestations de fierté. Les hommes d’origine britannique avaient quant à eux une plus grande probabilité d’utiliser l’internet.

De même, les recherches au sujet de la santé des lesbiennes s’appuyaient sur l’auto-définition. Toutefois, nombre d’individus LGBT BME (noirs et membres d’autres minorités ethniques) ne se décrivent pas en termes de « lesbienne » ou d’« homosexuel » et ne sont en conséquence pas pris en compte dans les recherches. Pour contourner ce problème, les chercheurs du domaine de la santé ont mis au point des définitions multiples de l’identité sexuelle incluant les notions de désir, de comportement et d’identité. Ces définitions inclusives sont censées encourager la participations au sein des groupes sous-représentés.

Intersectionnalité structurelle

Crenshaw décrit l’intersectionnalité structurelle comme la façon dont « la position des femmes de couleu à l’intersection de la race et du genre rend notre vécu… qualitativement différent de celui d’une femme blanche » (1993, op. ci., p. 1245). L’intersectionnalité structurelle s’intéresse aux modèles d’inégalité sociale.

Dans cette partie, l’auteure essaie d’observer les effets de l’association du racisme et de l’hétérosexisme dans le renforcement des inégalités. Pour illustrer cela, elle s’appuie sur trois exemples :

  1. La possible différence dans la façon de vivre son coming out par rapport à un homme homosexuel noir ;
  2. L’influence possible de la classe sociale d’une lesbienne sur sa façon de vivre le fait d’être lesbienne ;
  3. Les inégalités en matière de santé mentale et leur possible différence au sein des communautés LGBT.

Formation de l’identité et coming out dans les communautés LBG noire et blanche

Le coming out fait référence à deux expériences exceptionnelles : la reconnaissance de sa propre identité et la révélation à d’autres que l’on est lesbienne, homosexuel ou bisexuel(le). L’acceptation publique se traduit dans la santé mentale et l’estime de soi. La littérature traitant de la formation de l’identité et du coming out est très vaste ; cependant, cette fois encore, elle repose sur une conceptualisation occidentale blanche.

Il est moins probable pour un individu LGB et BME (noir ou membre d’une autre minorité ethnique) que pour un homologue blanc d’exprimer ouvertement sa sexualité. La littérature traitant de la formation de l’identité et du coming out ne tient pas compte de la possible différence du vécu des personnes BME. Le coming out peut avoir d’autres enjeux et la décision d’adopter une identité ouvertement homosexuelle, considérée comme un rejet de son ethnicité (Greene [3]2003).

Appartenance de classe des lesbiennes : lesbiennes blanches de la classe ouvrière et de la classe moyenne

Les discours hétéronormatifs placent les individus LGB dans la classe moyenne et les coupent de l’inégalité financière vécue par d’autres groupes sociaux. Cette présomption a grandement contribué à écarter de la recherches les lesbiennes de la classe ouvrière.

Expérience de la santé mentale en communauté LGBT

Les questions de santé mentale dans les communauté LGBT donnent lieu à des préoccupations grandissantes. On dispose de très peu de connaissances quant à la différence en matière de besoins de santé dans les communautés LGBT. Une approche intersectionnelle s’intéresserait à la différence d’expérience touchant à la santé mentale des individus LGBT de communauté BME ainsi qu’à ses raisons. Il faudrait davantage de recherches ciblant les effets du racisme et de l’homophobie sur la santé mentale des personnes LGBT BME du Royaume-Uni. Dans une étude menée en 2001 par Diaz et al. qui portait sur la santé des hommes latino-américains homosexuels et bisexuels, nombre d’entre eux faisaient état d’une expérience de racisme au sein de la communauté homosexuelle[4].

Intersectionnalité politique

L’auteur conçoit l’intersectionnalité politique comme l’organisation politique (au sein de mouvements sociaux) et les processus politiques (adoptés par les organisations gouvernementales et non gouvernementales). Les questions à traiter incluent donc les suivantes :

Comment les connaissances acquises au sujet des multiples formes d’inégalité contribuent-elles à lutter contre la discrimination ?

Quels sont les coûts et les barrières politiques dont s’accompagne l’acquisition de telles connaissances ?

La réflexion de l’auteur a pour objets : la représentation d’institutions traitant des inégalités touchant la population LGBT qui jouissent d’un poids et d’une reconnaissance politique ; l’absence de statistiques concernant l’identité sexuelle ; ainsi que le degré de représentation des préoccupations concernant les LGBT au sein des processus politiques.

On ignore combien d’individus appartenant aux communautés LGBT du Royaume-Uni vivent avec des enfants, quel type de poste ils occupent et où ils vivent. Les seules données sont des estimations concernant l’ampleur de la population LGBT du Royaume-Uni.

Le degré de représentation des préoccupations des individus LGBT au sein des processus politiques est restreint par le manque d’appui en matière d’infrastructures dans le secteur bénévole/volontaire et communautaire LGBT.

En conclusion

L’article traite de la théorie de l’intersectionnalité et de la possible interrelation entre diverses identités et différents systèmes d’oppression.

L’article est centré sur la recherche en matière de santé ; il se penche sur la prise en compte des multiples facettes de l’inégalité et de la différence par les recherches portant sur les inégalités s’agissant de la santé des personnes LGBT.

Il considère les premières tentatives féministes faites pour aborder l’inégalité entre homme et femmes : les premières féministes définissaient les femmes comme une classe et ne tenaient pas compte des aspects que sont l’origine ethnique, l’âge, la classe et le handicap.

De façon comparable, lorsqu’ils s’intéressaient à la population LGBT, les chercheurs ont omis d’adopter une approche multidimensionnelle, se contentant de comparer l’expérience d’hétérosexuels avec celle d’individus LGBT.

L’article incite à remettre en question ses méthodes de recueil de données au cours de recherches. Son auteur affirme entre autres les recherches portant sur les hommes homosexuels et sur les lesbiennes sont encore effectuées auprès de participants pour la plupart blancs, jeunes, valides et de classe moyenne. Il faudrait donc revoir ces méthodes de recueil et en adopter de nouvelles, afin d’encourager la participation de groupes divers.

L’article aborde également des définitions de la sexualité. Les participants LGBT BME (noirs ou membres d’autres minorités ethniques) pourraient ne pas se définir eux-mêmes comme LGBT. Il faut faire usage de diverses définitions incluant les notions de désir, de comportement et d’identité si l’on veut encourager une participation plus vaste et adopter une approche plus inclusive.

Il convient d’inclure l’intersectionnalité structurelle dans l’étude de l’inégalité en matière de santé vécue par la population LGBT. Cette remarque vise particulièrement les relations entre hétérosexisme et racisme. Il faudrait prendre en considération la différence entre le vécu des LGBT BME (noirs et membres d’autre minorités ethniques) et celui de leurs homologues blancs. On devrait tenir compte de ce qui suit :

  • Le coming out est vécu différemment dans les communautés BME ; il est moins probable pour un individu LGBT BME que pour son homologue blanc de vivre ouvertement sa sexualité.
  • Les recherches présument de ce que la population LGBT appartiendrait à la classe moyenne, ce qui empêche de reconnaître d’autres groupes sociaux et écarte leur vécu.
  • Très rares sont les recherches au sujet des LGBT BME et de l’impact du racisme et de l’homophobie.

L’intersectionnalité politique recouvre les obstacles posés par les structures politiques sur le plan des méthodes de recherche. Elle s’intéresse au recueil de données à l’échelle nationale. Ainsi, au Royaume-Uni, très peu de données ont été recueillies au sujet de la communauté LGBT ; il n’existe que des estimations concernant l’ampleur de la population LGBT du Royaume-Uni.

Il importe d’être conscient de l’intersectionnalité lorsque l’on s’intéresse à l’inégalité dans le domaine de la santé. L’article incite son lectorat à étudier les multiples facettes de l’inégalité et de la différence.

Si l’on s’intéresse à l’inégalité et aux besoin en matière de santé, il ne faut pas négliger, pour toute catégorie sociale, telle la population LGBT, de prendre le temps d’examiner les formes de différences entre groupes, telles que l’origine ethnique, l’âge et le handicap. Ces différences ne doivent pas être ignorées : il est essentiel de considérer le racisme, l’âgisme ainsi que la différence de validité en contexte d’homophobie, par exemple. Ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra acquérir une meilleure compréhension de l’inégalité en matière de santé et des barrières à l’accès au soin.

[1] J. L. Martin et L. Dean, « Developing a Community Sample of Gay Men for an Epidemiological Study of AIDS », in C. Renzetti et R. Lee (sous la dir. de), Researching Sensitive Topics (pp. 82-99). Newbury Park, CA: Sage Publications, 1993.

[2] F. Hickson, D. Reid, P Weatherburn, M. Stephens, W. Nutland et P. Boakye, (2004) HIV, sexual risk, and ethnicity among men in England who have sex with men. Sexually Transmitted Infections, 80 (6), 443-450.

[3] B. Greene, « Beyond heterosexism and across the cultural divide – developing an inclusive lesbian, gay and bisexual psychology: A look to the future », in L. Garnets et D. C. Kimmel (sous la dir. Deù°°)n), Psychological  perspectives on lesbian, gay, and bisexual experiences  . New York, NY: Columbia University Pres

[4] R. M. Diaz, G. Ayala, D. E. Bein, J. Henne et B. V. Marin, « Impact of Homophobia, Poverty, and Racism on the Mental Health of Gay and Bisexual Latino Men: Findings from 3 US Cities », in American Journal of Public Health, vol. 91, n° 6, 2001, pp. 927-932.