Femme et médecin

L’incident

« Au cours de mes études de médecine, j’ai travaillé un temps comme interne dans un grand hôpital très fréquenté de Palerme. Dans le cadre d’un programme d’internat au service d’urologie de l’hôpital, j’assistais un médecin de la clinique d’urologie et d’oncologie.

Alors que c’était mon tour d’assister le médecin lors de l’examen d’un patient âgé, le patient refusa tout à coup d’être examiné en ma présence. Il demanda au médecin que tout le personnel féminin quitte la pièce.

La situation éveilla en moi de la nervosité et du ressentiment – particulièrement parce que le problème n’était pas le fait que je sois interne, mais que je sois une femme. Malgré tout, le médecin maintint fermement sa décision de procéder à l’examen médical en ma présence. Il dit clairement au patient que ses conditions ne seraient pas acceptées et qu’il ne pouvait pas choisir de faire quitter la pièce au personnel féminin.

Avec réticence, le patient accepta la décision du médecin et je fus autorisée à examiner moi aussi le patient… »

1. Identité des acteurs de la situation

La narratrice est une femme italienne. Au moment de l’incident, elle a 14 ans ; elle a un niveau d’études élevé et est issue d’un milieu social de classe moyenne supérieure. Elle a un profil religieux et culturel catholique. Elle est étudiante en médecine.

La personne à l’origine du choc est un patient italien âgé. Le patient a un niveau d’éducation bas.

Étaient aussi présents un médecin italien, homme, travaillant dans le service d’urologie, ainsi que deux femmes internes.

2. Contexte de la situation

L’incident se déroule dans le contexte physique du service d’urologie et d’oncologie d’un hôpital très fréquenté de Palerme, en Italie.

Cet hôpital se caractérise le plus souvent par une grande effervescence ainsi qu’un environnement de travail stressant pour les médecins et le personnel de santé. En dépit de ces conditions, le personnel prend le temps de répondre aux besoins des patients et ferme les yeux sur le comportement intolérant et le manque de considération de ces derniers pour leurs conditions de travail stressantes.

3. Réaction émotionnelle

La narratrice s’est sentie dévalorisée, en colère et déçue par le manque de respect manifesté à l’égard des autres femmes médecin de la pièce et d’elle-même. Cet incident a mis au jour le sentiment de honte et de pudeur du patient ainsi que ce qui a été perçu comme une conception sexiste de la profession médicale, selon laquelle le « médecin » serait l’homme et la femme ne serait pas au même niveau. Cette impression fut d’ailleurs confirmée par le fait que, bien qu’elle fût habillée exactement comme le médecin (blouse et veste blanches), le patient, qui ne connaissait personne de la clinique, « nous salua d’un « Bonjour, docteur ; bonjour, mesdames ». »

4. Représentations, valeurs, normes, idées, préjugés : cadre de référence de la personne ayant vécu le choc

1) Égalité entre hommes et femmes

En l’occurrence, le patient n’a pas insulté directement la narratrice ni les autres femmes médecins et membres du personnel. Néanmoins, par son attitude, il a été indirectement à l’origine d’une tension et a montré peu de sensibilité en déterminant les rôles professionnels tenus par des femmes au sein de l’hôpital. La narratrice croit à l’égalité entre hommes et femmes. Elle méprise les stéréotypes selon lesquels les femmes sont perçues comme moins compétentes que les hommes et considérées, d’après des raisons prétendument naturelles, comme inférieures aux hommes et comme n’occupant que des emplois à moindre responsabilité que ceux occupés par les hommes.

Ainsi, la narratrice a pris conscience par cette situation qu’être une femme reste parfois, dans certains domaines professionnels, un inconvénient. Confirmation presque symbolique, le patient perçut le seul médecin homme comme l’unique médecin de la pièce et la seule personne à même de représenter la profession médicale. Bien que la narratrice et les autres professionnelles présentes dans la chambre fussent toutes vêtues comme le médecin homme (blouse et veste blanches), le patient, sans connaître personne de cette clinique, n’en salua pas moins l’ensemble des professionnels d’un « Bonjour, docteur ; bonjour, mesdames ».

2) Serviabilité et professionnalisme

L’étudiante – la narratrice – prit conscience suite à ce choc de l’existence de limites culturelles freinant le bon développement de la profession médicale. Elle se présente comme professionnelle lorsqu’elle est au travail et attend des patients le respect dû à la profession. Elle croit en sa « vocation » à aider autrui et veut être respectée pour cela, comme pour son attitude professionnelle.

5. Quelle image se dégage de l’analyse du point 4 concernant l’autre groupe (neutre légèrement négative, très négative, « stigmatisée », positive, très positive, réelle, irréelle, etc.) ?

De l’analyse émerge une image défavorable, la narratrice étant déçue par la réalité, dans sa profession médicale, s’agissant de stéréotypes touchant aux femmes médecins ainsi que par le manque de sensibilité et d’éducation de certains patients.

6. Les représentations, valeurs, normes, préjugés, idées, en bref, le cadre de référence de la personne ou du groupe qui provoque ou a provoqué le choc chez le narrateur.

1) Mise en péril de l’autonomie

Le patient a pu ressentir le besoin de préserver son intimité, se déshabiller devant 4 médecins pouvant représenter pour lui une exposition excessive ; il s’agit de subir sa propre nudité mais aussi son absence de maîtrise tandis qu’on l’examinera.

2) Intimité et rôle des genres

Le patient veut préserver son droit à l’intimité. Nous ne savons pas grand-chose au sujet du motif de la consultation, mais le fait qu’elle ait lieu au service d’urologie et d’oncologie est un indice ; le fait que le patient soit un homme et les trois internes, des femmes, prend donc davantage d’importance. Il est habituel d’être plus à l’aise pour se déshabiller en face d’une personne du même genre que soi-même. Le patient n’est pas capable d’isoler le fait que ces femmes soient aussi médecins ; il n’arrive pas à les percevoir en tant que professionnelles, seulement en tant que membres du sexe opposé.

3) Profession médicale et rôle des genres

On peut aussi émettre l’hypothèse que, dans la conception du patient, ce domaine médical en particulier (l’urologie) serait réservé aux professionnels masculins. Il se pourrait que, en conséquence, il soit convaincu que seul un homme peut connaître les parties intimes masculines et que les femmes ne doivent pas exercer cette profession, n’étant jamais, quelques études qu’elles puissent faire, en mesure de comprendre.

7. Cette situation pose-t-elle un problème de fond concernant soit la pratique professionnelle, soit, de façon générale, le respect des différences en situation interculturelle ?

La situation décrite relève de l’incident critique, car la narratrice a éprouvé de très forts sentiments de surprise, de consternation et de déception en observant une préférence pour les médecins hommes par rapport aux médecins et membres du personnel de santé féminins s’agissant de certains actes médicaux étroitement liés aux parties intimes du patient. La réciproque ne se vérifie pas, s’agissant des parties intimes des femmes ; en effet, la pratique de la gynécologie est largement le fait de praticiens hommes.

Cet incident met en lumière une autre question spécifique. La confiance importe beaucoup dans la relation entre médecin et patient ; celle du patient envers le médecin a été trahie par la présence des médecins femmes dans la salle d’examen. Le comportement adopté par le patient a traduit un manque de respect envers les médecins femmes ainsi que la profession, étant donné qu’il n’était pas en mesure d’ignorer le genre des femmes médecins.