Téléphone portable

L’incident

Au cours des recherches que je faisais pour ma thèse portant sur la discrimination, j’ai recueilli le témoignage d’un médecin travaillant au service PASS[1] d’un hôpital public. Ce service est une unité de crise qui prend en charge les soins médicaux et sociaux des personnes démunies afin de leur faciliter l’accès aux soins.

Cette praticienne m’indiqua qu’elle était choquée de voir les patients migrants munis de téléphones à la pointe de la technologie. Voici un extrait de son discours : « Il y a des personnes qui vont davantage susciter l’empathie que d’autres, et quelqu’un qui va éveiller un sentiment de rejet parce qu’il a un ordinateur, un téléphone de haute technologie, et qui demande de l’aide et des allocations à l’État français. Alors qu’en fait il n’a pas vraiment besoin de cette aide… ».

Manifestement, ce discours est tout à fait stéréotypé, car cette personne oubliait que, pour les patients, migrants, le téléphone portable est le seul moyen de communiquer avec les proches restés dans le pays d’origine. D’ailleurs, tous les migrants ne sont pas forcément extrêmement pauvres.

[1] PASS : Permanence d’accès aux soins de santé, ndlt.

1. Identité des acteurs de la situation

Deux personnes étaient présentes :

  • la personne menant l’entretien : femme de 33 ans, athée, d’origine française, étudiante, active depuis dix ans dans le domaine médical, la peau blanche ;
  • le médecin : femme, médecin généraliste, la quarantaine, la peau blanche.

Les deux personnes entretiennent de bonnes relations et, d’après la narratrice elle-même, l’entretien se déroula dans une atmosphère très plaisante.

2. Contexte de la situation

Cet entretien eut lieu dans le bureau du médecin et dura environ une heure. Il était mené dans le cadre de la thèse de la narratrice. La praticienne travaillait dans un service particulier, une unité de crise prenant en charge les soins médicaux et sociaux aux personnes défavorisées.

3. Réaction émotionnelle

La narratrice était choquée : la déclaration du médecin au sujet des téléphones portables ne cadrait pas avec son propre discours empathique au sujet des patients. Elle donnait l’impression d’un médecin très attentionné ; c’est pourquoi le fait qu’elle interprète le fait de posséder un téléphone portable de haute technologie comme preuve de richesse révèle une pensée limitée et stéréotypée.

4. Représentations, valeurs, normes, idées, préjugés : cadre de référence de la personne ayant vécu le choc

Règle de non-discrimination :

Selon le cadre culturel de la narratrice, une professionnelle travaillant dans ce secteur précis de l’hôpital et soignant de nombreux patients « étrangers » ne devrait pas avoir ce genre de pensées ou de préjugés. Ses préjugés, en particulier, risquent de la conduire à une attitude non professionnelle, voire à une conduite discriminatoire.

La narratrice accorde de l’importance à l’égalité et à la non-discrimination ; de plus, elle considère que des étrangers cherchant de l’aide ne devraient pas être rejetés ni jugés pour avoir la dernière version d’un smartphone, car c’est le seul moyen dont ils disposent pour garder le contact avec les êtres chers restés dans leur pays d’origine. Au surplus, elle pense que ce genre de jugement risque de se traduire en actions discriminatoires et injustes à l’encontre des migrants s’écartant de l’idée que l’on se fait communément d’une personne démunie et de ce qu’elle peut légitimement posséder.

Conception du téléphone portable comme outil de communication pour les personnes migrantes :

Pour un migrant, le téléphone portable n’est pas seulement un outil de communication et d’orientation spatiale ; il permet aussi d’obtenir ou de transférer l’argent nécessaire à la poursuite de son voyage. Le téléphone portable a pris place au cœur même du projet migratoire.

Presque tous les migrants arrivent en Europe munis d’un téléphone, un smartphone souvent. Mais c’est un outil « indispensable » pour communiquer avec leurs passeurs. Il est aussi essentiel pour communiquer, grâce à Google Traduction, avec les autochtones qu’ils rencontrent dans chaque pays. C’est avant tout l’outil par excellence qui leur permet de rester en contact avec leur famille, légitimement inquiète des embûches de leur voyage.

Enfin, le smartphone est quasiment devenu un produit de base dans nos sociétés actuelles, à tel point que même des enfants en possèdent. Le concept de bien de première nécessité évolue constamment, d’autant plus dans notre monde où tout va si vite, en particulier s’agissant des nouvelles technologies.

5. Quelle image se dégage de l’analyse du point 4 concernant l’autre groupe (neutre légèrement négative, très négative, « stigmatisée », positive, très positive, réelle, irréelle, etc.) ?

Le médecin a une image très stigmatisante des patients étrangers ; la narratrice a donc de cette praticienne une image plutôt défavorable.

6. Les représentations, valeurs, normes, préjugés, idées, en bref, le cadre de référence de la personne ou du groupe qui provoque ou a provoqué le choc chez le narrateur.

Représentation du téléphone comme signe de richesse :

On trouve actuellement sur le marché des smartphones très onéreux. Pour certaines marques et modèles de téléphone bien précis, il faut dépenser plus de 700 euros. Il est fréquent d’acheter la dernière version pour afficher son statut.

Représentation du migrant comme désireux de profiter du système de santé :

Le préjugé du smartphone comme produit de luxe, accessible uniquement aux riches, entre en collision avec le stéréotype du migrant venant à l’hôpital pour y être soigné gratuitement. Le médecin, ayant une idée très précise de ce qu’est un téléphone portable et du prix qu’il peut atteindre, ne parvient pas à comprendre comment quelqu’un serait en mesure de payer pour cet article, mais non pour un soin médical.

Représentation du migrant comme appartenant à une classe sociale inférieure :

Il existe une représentation sociale de la migration qui la fait automatiquement reposer sur des motifs économiques. Dans l’imaginaire courant actuel, un migrant fuit toujours en recherche de meilleures perspectives économiques. Cette vision fait oublier que la décision que prend un migrant de quitter son pays d’origine est la résultante de diverses motivations.

7. Cette situation pose-t-elle un problème de fond concernant soit la pratique professionnelle, soit, de façon générale, le respect des différences en situation interculturelle ?

Cet incident est une manifestation exemplaire de stéréotypes et de préjugés au sein d’un service médical. Le premier niveau de stéréotypes repose sur l’idée qu’un migrant, demandeur d’asile ou réfugié est forcément pauvre. Ce stéréotype ne reflète pas l’hétérogénéité qui règne parmi les migrants ; il nourrit une représentation simpliste. Il alimente par ailleurs les stéréotypes et préjugés du « profiteur », de l’« assisté ». Ainsi, ces populations se trouvent doublement stigmatisées, par leur nationalité ou leur origine tout comme par une disqualification économique et sociale.

Par surcroît, l’incident montre comme de mauvaises capacités d’observation peuvent nourrir des préjugés, voire inciter à une conduite discriminatoire. En effet, la praticienne en question a l’habitude de travailler auprès de réfugiés et de demandeurs d’asile ; pourtant, elle n’a pas réussi à saisir quels étaient le sens et l’utilisation du téléphone portable pour ses patients.