C comme C 

L’incident

J’ai un jour fait l’objet d’une plainte. Cela concernait des patients ayant des reins artificiels. Le dispositif de dialyse porte un C écrit en gros, pour « hépatite C », maladie très virulente en effet, afin que, si l’un des patients a l’hépatite C, les autres ne soient pas contaminés. Nous avions un patient tzigane (« cigány » en hongrois) atteint de l’hépatite C et, en conséquence, soigné avec un appareil présentant ce grand C ; eh ! bien, ce patient se plaignit d’être victime d’une discrimination parce que le dispositif dont nous nous servions était marqué d’un C.

1. Identité des acteurs de la situation

Médecin,

femme

dans la quarantaine,

mariée, deux enfants,

née à Székesfehérvár, vivant à Budapest,

ayant fait des études supérieures,

possédant 10 ans d’expérience dans le même hôpital,

hongroise (ayant des ancêtres arméniens, mais ne revendiquant pas d’identité de minorité),

dont le mari est professeur d’université ;

 

Patient,

homme

Rom (nous ne savons pas de quel groupe)

dans la cinquantaine,

sans davantage de précisions connues quant à son identité.

Il n’y aucun élément commun entre les deux protagonistes, qui en savent également très peu l’un de l’autre (le professionnel ignore tout de l’identité sociale du patient). Il existe entre eux une opposition majeure : le clivage entre majorité et minorité.

2. Contexte de la situation

L’incident se déroule dans un service hospitalier, en des circonstances provoquant souvent un état de tension chez les patients, à cause des désagréments du traitement. Le patient est étendu dans une chambre où s’en trouvent plusieurs autres ; seul son dispositif porte la lettre « C », qui semble le distinguer parmi les autres. Le contexte social plus global est marqué par un profond fossé entre la majorité et la minorité Rom (cette situation s’est présentée après la série d’« assassinats de Roms ». Ce fossé s’est encore élargi depuis le changement de régime, qui a fait empirer la situation économique des anciennes classes ouvrières. De nombreux endroits ont vu introduire des mesures de discrimination officielle à l’encontre des Roms.

3. Réaction émotionnelle

Une impression de choc, le conflit la prenant par surprise (elle ne s’y attendait pas) ; le sentiment d’une injustice (d’être attaquée sans raison) ; un sentiment de parfaite irrationalité (irritation).

4. Représentations, valeurs, normes, idées, préjugés : cadre de référence de la personne ayant vécu le choc

Procédure médicale : la professionnelle semble ne rien avoir d’autre à l’esprit que la procédure médicale appropriée. Pour elle, la dialyse est un acte de routine.

La lettre C a une signification claire et une valeur pratique : elle met en garde contre une possible contamination. La lettre C sert à informer l’équipe médicale ; il n’est pas nécessaire de communiquer sa signification aux patients.

Rom : elle n’a pas conscience d’autres significations possibles de la lettre C, ne prenant pas en compte le contexte plus large, dans lequel s’exerce une discrimination à l’encontre des Roms. Dans son cadre de référence, le signifiant « Rom » n’a pas de sens concernant ce cas. Elle ignore également (ou ne tient pas compte de) l’identité de minorité du patient.

5. Quelle image se dégage de l’analyse du point 4 concernant l’autre groupe (neutre légèrement négative, très négative, « stigmatisée », positive, très positive, réelle, irréelle, etc.) ?

Avant l’incident, elle n’a d’avis particulier au sujet du patient. Après l’incident, vexée, blessée, elle le prend pour quelqu’un d’irrationnel, d’agressif, cherchant des problèmes inutilement.

6. Les représentations, valeurs, normes, préjugés, idées, en bref, le cadre de référence de la personne ou du groupe qui provoque ou a provoqué le choc chez le narrateur.

Pour le patient, la dialyse est synonyme d’humiliation et de désagrément physique.

Il est entouré de patients non Rom, tout comme l’équipe de santé. Il s’attend à une discrimination, présage du racisme de la part de son environnement. Pour lui, la lettre C ne peut avoir d’autre signification que « cigány » (tzigane), ce qui n’est pas particulièrement farfelu, car le C est utilisé dans ce but en d’autres circonstances : il existe par exemple une « Radio C ».

Pour lui, être soigné en tant que tzigane signifie probablement un traitement de moindre qualité, voire une négligence volontaire. Il s’attend au pire.

7. Cette situation pose-t-elle un problème de fond concernant soit la pratique professionnelle, soit, de façon générale, le respect des différences en situation interculturelle ?

Dans un contexte plus global de racisme généralisé et institutionnalisé, les identités de minorité ont tendance à devenir excessivement vulnérables. Il est important que les professionnels aient conscience des stratégies identitaires de protection mises en œuvre par les identités menacées et soient en mesure de prévoir et prévenir des conflits potentiels.