Massage d’un nourrisson

L’incident

Au cours de mon stage en unité de pédopsychiatrie spécialisée dans les jeunes nourrissons, une infirmière et moi avons rendu visite ensemble à une jeune mère originaire de Côte d’Ivoire et son nourrisson de six mois, qui participaient à une procédure d’accompagnement. Durant la visite, la mère décide de faire un massage à sa fille pour la détendre. L’infirmière avec laquelle je travaillais en est assez perturbée, prenant les gestes énergiques de la jeune mère pour une démonstration d’incompétence ou de mauvais traitements. Cette pratique, assez répandue en Afrique, m’est familière et je m’efforce d’empêcher que le compte-rendu de l’infirmière soit défavorable suite au choc culturel qu’elle a vécu. Un compte-rendu défavorable, en effet, aurait pu écarter la mère de la procédure, dont l’objectif est d’évaluer et d’assister les relations parent-enfant.

1. Identité des acteurs de la situation

France mais de parents originaires du Mali, toujours iée à sa famille et à la culture malienne.

Personne à l’origine du choc :

Infirmière : femme française de 30 ans, sans contact préalable avec des cultures africaines.

Autres personnes présentes :

La mère : 38 ans, originaire de Côte d’Ivoire ; elle bénéficie d’une procédure d’accompagnement particulière pour cause d’antécédents de troubles psychiatriques.

Le nourrisson : 6 mois, né en France d’une mère originaire de Côte d’Ivoire et d’un père originaire de Tunisie ; le bébé est très calme au cours de l’incident : en fait, il s’endort après le massage.

2. Contexte de la situation

La rencontre a lieu au domicile de la mère. Ce type particulier de visite comprend une observation faite par un infirmier et un travailleur social dans l’environnement domestique. Une évaluation est écrite et influence des décisions importantes, telles que celle de laisser la mère se charger du nourrisson ou lui enlever celui-ci.

3. Réaction émotionnelle

« J’ai été surprise par la réaction de l’infirmière face au massage. J’étais très préoccupée de ce que le choc qu’elle avait vécu risquait de se traduire par une évaluation défavorable de la mère ; je lui donnai donc des explications concernant cette pratique culturelle plutôt répandue dans certains pays d’Afrique. »

4. Représentations, valeurs, normes, idées, préjugés : cadre de référence de la personne ayant vécu le choc

Des valeurs personnelles et professionnelles sont aussi en jeu dans cette situation.

Sur le plan personnel, la narratrice partage les références culturelles de la mère concernant la pratique, répandue dans plusieurs pays d’Afrique, du massage des nourrissons. Cette pratique est liée à plusieurs normes et valeurs.

Tendance relationnelle, collectiviste : les cultures d’Afrique de l’Ouest se trouvent plus proches de la tendance collectiviste que de la tendance individualiste dominante en Europe. Ceci a un impact sur la façon d’élever les enfants. Conformément à la tendance à l’interdépendance, de nombreuses activités et pratiques insistent sur le renforcement du lien, des relations. La fréquence et l’intensité du contact physique suit cette inclination.

Contact physique : dans plusieurs cultures d’Afrique, le contact et la proximité physiques sont très prisés, entre adultes comme avec les enfants. Cela est très bien illustré par la propension à porter son enfant attaché sur le dos pour maintenir un contact physique au cours des activités quotidiennes.

Le massage est une technique employée au quotidien pour contribuer au développement physiologique du nourrisson : on considère qu’un toucher, des mouvements et des étirements énergiques développent la force, la souplesse et la tonicité musculaire.

Sur le plan professionnel, deux des valeurs de la narratrice sont en jeu :

Attitude d’ouverture d’esprit, d’absence de jugement : le professionnel participant à une procédure d’accompagnement doit se garder des jugements prématurés qui peuvent avoir un impact colossal sur la vie des bénéficiaires. Au lieu de cela, il faudrait passer un temps suffisant à bien étudier la situation du bénéficiaire.

Conscience interculturelle : il est particulièrement important d’éviter tout jugement dans une situation interculturelle où il faut se forger une opinion au sujet d’une personne ayant des références culturelles très différentes. Il convient de prendre suffisamment de précautions pour éviter des jugements reposant sur des valeurs ou normes propres. Dans cette situation, l’infirmière travaille fréquemment dans une zone où vivent des immigrés originaires d’Afrique ; pourtant, elle semble ne pas s’être familiarisée à leurs pratiques culturelles.

Observation : le professionnel doit acquérir de bonnes compétences d’observation, pour repérer et analyser les informations disponibles. Dans la situation en question, l’infirmière aurait dû observer la réaction du nourrisson au massage. Cela lui aurait permis de remarquer que le bébé s’était endormi et n’avait pas montré le moindre signe d’inconfort.

5. Quelle image se dégage de l’analyse du point 4 concernant l’autre groupe (neutre légèrement négative, très négative, « stigmatisée », positive, très positive, réelle, irréelle, etc.) ?

Mauvaise.

6. Les représentations, valeurs, normes, préjugés, idées, en bref, le cadre de référence de la personne ou du groupe qui provoque ou a provoqué le choc chez le narrateur.

Prédominance des explications internes et psychologiques : conformément à sa formation, l’infirmière privilégie les interprétations internes, relatives au caractère ou à une prédisposition de la mère. La mère ayant souffert de troubles psychologiques par le passé, l’explication clinique n’en est que plus accessible et, aux premiers signes de divergence de la norme (massage), l’hypothèse de l’agression et du problème psychologique surgit.

Place du contact physique et du toucher : les cultures européennes sont moins tactiles ; le toucher y occupe un rôle bien plus en retrait dans les interactions quotidiennes. Au surplus, de la part d’Européens le toucher tend à être plus léger, s’arrêtant à la peau, sans aller jusqu’aux muscles. Si les bébés et les jeunes enfants reçoivent davantage de toucher, celui-ci est aussi plus léger.

Autonomie et individualisme – principes influençant l’éducation des enfants : les enfants européens passent moins de temps au contact physique rapproché de leur mère, en comparaison des enfants d’Afrique de l’Ouest. Si la pratique de porter son enfant sur le dos ou le ventre se répand, c’est surtout un moyen de transport, plutôt qu’un moyen d’entretenir le contact au cours des activités quotidiennes de la mère.

Importance de la communication directe, au détriment de la communication et de l’observation contextuelles : dans l’Occident moderne, le style de communication dominant est direct, l’accent mis sur le message verbal, censé transmettre le sens. On porte moins d’attention à l’observation des mouvements, à la disposition des objets, etc. Cela implique également une efficacité moindre s’agissant de repérer des signes par la communication et l’observation contextuelle. En combinaison avec la préférence accordée aux explications internes et psychologique, cela crée un obstacle important à la reconnaissance de différences culturelles.

7. Cette situation pose-t-elle un problème de fond concernant soit la pratique professionnelle, soit, de façon générale, le respect des différences en situation interculturelle ?

Cet incident illustre la tendance de la culture professionnelle à pencher pour une explication interne et à psychologiser le comportement d’autrui. La préférence pour une communication directe ainsi que le manque de familiarité et de formation au contexte de communication, à eux deux, érigent un réel obstacle à la considération du contexte et des références culturelles.

De plus, ne pas prendre en considération des pratiques culturelles peut mener à une évaluation biaisée, qui peut avoir un impact sur le bénéficiaire et sa relation avec le professionnel.

Cet incident offre aussi un exemple parlant de différence culturelle touchant au corps, différence surprenant souvent les personnes ayant une tendance à l’universalisme qui considèrent comme douteuse toute différence de pratique et de représentation concernant le corps humain, celui-ci étant jugé comme identique en tout lieu, quelle que soit la culture.

En fin de compte, l’incident permet de montrer qu’une connaissance culturelle professionnelle peut constituer une ressource dans les domaines social et médical.