Quelles sont les zones sensibles du domaine de la santé ?

Pour les 50 incidents que nous avons analysés, il est question de différents thèmes :

ZONES SENSIBLES

1.    REPRESENTATIONS ET USAGES FAITS DU CORPS

Le corps constitue l’objet central de la consultation médicale, certes, mais c’est également un produit de la culture et il est souvent vecteur de difficultés et de différence.

Même en affirmant que la culture appose sa marque sur le corps de tous, on constate que cette marque diffère d’un corps à l’autre : on repère facilement des modes vestimentaires et des ornements, tels des piercings, des tatouages, le résultat d’une chirurgie plastique ou d’un rite de passage. Tout ceci représente une façon d’imprimer sur un corps la marque d’une culture ; autrement dit, selon les mots de Le Breton, le corps « au naturel » n’existe pas : toute culture y laisse sa trace, qu’il s’agisse d’un ajout (tatouage, maquillage, cicatrices, bijoux, etc.), d’une soustraction (circoncision, excision, épilation, mutilation, etc.) ou du remodelage d’une partie du corps (cou, oreilles, lèvres, pieds ou crâne[1]).

En contexte médical, on observe aussi une telle diversité dans la façon de « traiter » les corps, de les considérer et de les toucher. Il existe diverses conceptions de la séparation entre ce qui est montrable et ce qui ne l’est pas, tout comme du lieu et de la manière, pour un médecin, de toucher un patient (Consultation gynécologique au Japon). Le corps étant au centre de toute activité de santé, les professionnels doivent être conscients de la diversité représentée par les corps qu’ils soignent ; certains des incidents recueillis nous montrent le corps comme tabou, une patiente se sentant mal à l’aise d’être nue dans une salle d’attente en présence d’une autre patiente dévêtue, une professionnelle de santé étant gênée par la vision d’un corps dénudé (Nudité, Échantillon d’urine), notamment. Ce tabou poussant à nous couvrir le corps découle d’une longue tradition religieuse selon laquelle ce dernier, potentiellement porteur de péché, doit être couvert. D’après d’autres théories, celle de la gestion de la peur notamment, le corps serait source de conflit, en ce qu’il rappelle la proximité avec la bête : pour se distinguer du règne animal, on emploie une stratégie consistant à « maîtriser ses angoisses de mort par une immersion dans le monde des significations et principes culturels » ; c’est l’une des raisons de l’inconfort ressenti en situation de nudité, perçue comme une vulnérabilité que l’on tente de pallier en masquant toute fonction et réaction du corps (ronflement, flatulence, éructation, sudation).

Hygiène :

L’hôpital applique de strictes mesures sanitaires et toute procédure y est encadrée par un protocole ; toutefois, la conception culturelle du « sale » et du « propre » peut être très différente d’une culture à l’autre. En règle générale, l’idée de propreté physique porte de plus une connotation morale qui s’exprime par la notion de pureté (Religion sur les quais, Patient poilu). Gros sel oppose au concept strict d’hygiène une interprétation plus métaphysique de la pureté, à l’occasion d’un rituel de purification consistant à recouvrir de sel le sol de l’hôpital. Pour le patient et sa famille, le sel permettrait de purifier l’espace des esprits et ondes maléfiques contribuant à la maladie, tandis que, du point de vue de l’hôpital, le sel répandu viole les règles d’hygiène.

Representations and uses of the body

Consultation gynécologique au Japon

FR

Nudité

AU

Échantillon d’urine

AU

Religion sur les quais

IT

Relations sexuelles avec des patients

AU

Accès handicapé

UK

Patient poilu

HU

[1] http://www.la-croix.com/Culture/Expositions/David-Le-Breton-Par-le-tatouage-chacun-se-bricole-un-mythe-personnel-2014-08-07-1189152

2.    PRÉJUGÉS, CULTURALISATION, DISCRIMINATION

Pour chacun, ou presque, des incidents que nous avons recueillis, on peut observer l’influence des biais sur le traitement des perceptions et des informations ; cependant, ceux-ci sont au cœur-même de certains incidents. Il est notamment possible d’attribuer à des préjugés de type divers (attitudes portant une charge affective créées envers les membres de groupes culturels et sociaux) les motivations d’un comportement donné.

Anticipation des préjugés d’autrui

Dans plusieurs cas, les membres de groupes minoritaires anticipent les préjugés d’autrui envers eux-mêmes. C’est ce qui motive le patient sidéen de Des microbes dans le sang à dissimuler sa maladie. Dans C comme C (HU), un patient tzigane qui, par coïncidence, était atteint de l’hépatite C s’est senti discriminé car il a cru que la lettre C sur un appareil signifiait « cigány », tzigane en hongrois.

Perception des préjugés que porte autrui sur soi

Non seulement les préjugés sont anticipés, mais ils se manifestent parfois, d’une façon qui peut aller de la plus grande subtilité aux remarques les plus flagrantes. L’embarras de la praticienne (DK) traite de la rencontre d’une patiente atteinte de handicap avec un médecin généraliste remplaçant qui a l’air surpris et gêné par son handicap.

Culturalisation et aveuglement culturel – renforcement ou déni des facteurs culturels

Une conscience des différences culturelles qui n’est que superficielle ou incertaine pousse parfois à mettre en cause des facteurs culturels alors même que d’autres – souvent circonstanciels ou individuels – sont en jeu. Ce type d’interprétation peut être très préjudiciable si l’interprétation culturelle se mue en raison de ne pas intervenir. Maltraitance domestique (UK) met en scène des travailleurs sociaux qui, lorsqu’une Britannique d’origine indienne leur déclare être victime de maltraitances de la part de son mari, décident de ne prendre aucune mesure parce qu’ils croient discerner derrière la maltraitance un facteur culturel.

Il peut aussi s’agir de l’erreur opposée : on interprète parfois des pratiques culturelles comme des traits de personnalité. Massage d’un nourrisson (FR) relate l’interprétation des mouvements énergiques prodigués par une mère africaine pour masser son nourrisson comme des signes d’agressivité.

Ces deux types d’erreur peuvent être mis en lien avec ce que Ross a nommé « erreur fondamentale d’attribution », et qui décrit le biais présenté par tout être humain, s’agissant d’interpréter le comportement d’un de ses semblables, en faveur d’une explication interne, par opposition à une explication circonstancielle (Ross, 1977).

Discrimination

Si elles tendent à se raréfier, les manifestations ouvertes de préjugés et de discriminations n’ont pas disparu, au sein du personnel médical comme parmi les patients, dans les deux sens. Ces situations sont aggravées dans les cas où le préjugé conduit à une mesure discriminatoire. Insultes (DK) met aux prises un soignant en formation, fils de migrants, avec l’attitude injustement discriminatoire de son tuteur de stage. La plainte (DK) décrit celles reçues par une infirmière danoise d’origine étrangère de la fille d’un patient, bien que la seule erreur qu’elle semble avoir commise est d’être différente. Les gants (IT) relate le choc reçu par un jeune interne en gynécologie lorsque son collègue expérimenté décide d’enfiler des gants pour la seule raison qu’il examine une migrante.

Préjuges, culturalisation, discrimination

C comme C

HU

Des microbes dans le sang

AU

L’embarras de la praticienne

DK

Maltraitance domestique

UK

Massage d’un nourrisson

FR

Insultes

DK

La plainte

DK

Une femme enceinte à Lampedusa

IT

Bébé empoisonné

HU

 

 

 

3. DÉCÈS ET DEUIL

À l’hôpital, la mort est un sujet difficile, à aborder avec précaution pour ne pas heurter les sensibilités, les représentations et la perception de cet instant, ainsi que les rituels qui l’entourent. Sont aussi à prendre en compte le fossé qui sépare l’instant que la science nomme « mort » du temps nécessaire à la famille pour en assimiler l’information. Lorsque l’équipe médicale doit annoncer aux proches le décès (survenu ou prochain) d’un être aimé, la communication entre les deux parties est périlleuse, parce que, non seulement, il s’agit d’un terrain sensible, mais également que les discours physique et scientifique d’un côté et, de l’autre, le discours spirituel présente des conceptions opposées de la mort. Nous avons observé des difficultés impliquant les patients, mais aussi leurs proches, confrontés à leur propre peur de la mort ; une infirmière a été choquée par la femme d’un patient en phase terminale qui, n’ayant jamais vu de cadavre, « a tout bonnement demandé la permission à la famille de voir le corps, pour savoir à quoi ressemblait un mort » (Patient turc en phase terminale).

Tout le monde n’ayant pas la même perception de la mort, ni les mêmes idées à ce sujet, la manière de s’occuper des suites d’un décès peut varier selon les individus et les cultures, ce qui déterminera alors les mesures à prendre, d’après les diverses croyances relatives à la vie après la mort (voir : Décès d’un enfant).

Le regard que le patient ou sa famille pose sur un tel sujet est primordial ; dans les faits néanmoins, il n’est pas toujours aisé de l’aborder ni de servir d’intermédiaire entre la famille et le patient, d’autant plus lorsqu’un point de vue occidental se trouve confronté à une autre culture (Fin de vie).

Décès et deuil

Patient turc en phase terminale

DK

Décès d’un enfant

FR

L’enfant mort

UK

Fin de vie

UK

 

4. INDIVIDUALISME, COLLECTIVISME, ROLE DE LA FAMILLE

Les sociétés occidentales ont une tendance à l’individualisme, c’est-à-dire que chacun décide de ce qui lui convient le mieux, ainsi qu’aux êtres chers. Les besoins individuels deviennent prioritaires sur ceux de la société ou de la communauté à laquelle on appartient. Cependant, d’autres sociétés ont une tendance au collectivisme ; la liberté de choix de l’individu y compte moins que les relations et que les comportements socialement valorisés.

Individualisme : inclination envers un cadre lâche, dans lequel on s’attend à ce que l’individu s’occupe seulement de lui-même et de sa famille immédiate. Son opposé, le collectivisme, consiste en une inclination envers le cadre dense et resserré d’une société dans laquelle l’individu peut attendre de sa famille ou des membres d’un certain groupe que ceux-ci prennent soin de lui en échange de son indéfectible loyauté. L’attitude d’une société envers cet aspect transparaît dans la propension de ses membres à privilégier « je » par rapport à « nous » pour décrire l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, (Hofstede, 1998)

Lorsqu’un patient est hospitalisé, le soutien que lui apporte sa famille est important mais celle-ci peut facilement devenir envahissante par sa présence dans la chambre, ou interférer avec les procédures de traitement que dispense le personnel médical. Il convient aussi de prendre en compte le périmètre, variable, de la « famille », qui peut être très large, voire englober d’autres membres de la communauté (La blessure, Ragoût de poulet pour mamie).

En matière de communication, il faut se rappeler que le patient n’est parfois pas en mesure de servir d’interlocuteur ; il faut alors traiter exclusivement avec la famille. Dans de tels cas, il est nécessaire de saisir quels sont l’organisation de la famille, ou communauté, ainsi que le rôle incombant à chaque individu, afin de faciliter la communication (Roms en consultation).

Rôle familial traditionnel ou normatif

Les différences culturelles entre médecin et patient sont courantes et peuvent avoir une grande influence sur la rencontre médicale. Le médecin est responsable de son patient ; mais cette situation se limite aux murs de l’hôpital. Parmi nos incidents critiques, nous avons constaté une certaine incompatibilité entre les responsabilités incombant au personnel médical, ou prises par celui-ci, et celles de la famille des patients. On peut comprendre la position d’un personnel médical choqué par ce qu’il estime être un manque de responsabilité ou d’intérêt envers un patient de la part de proches (Bébé empoisonné, Responsabilité de parent et santé de son enfant), si l’on tient compte de ce que les rôles au sein d’une famille dépendent de règles sociétales figées et de ce qu’une société donnée possède ses propres conceptions du convenable et de l’inconvenant.

Individualisme, collectivisme, role de la famille

Soins au domicile d’une famille Rom

DK

Ragoût de poulet pour mamie

HU

Roms en consultation

FR

Responsabilité de parent et santé de son enfant

IT

Père et fils

AU

Le professeur

AU

Gratitude

IT

La femme analphabète

AU

La femme révoltée

DK

 

5. GENRE

On désigne par ce terme l’« ensemble des attentes, comportements et activités construits socialement et attribués aux hommes et aux femmes selon leur sexe »[1]. Les attentes sociales relatives à tout ensemble donné de rôles de genre dépendent d’un contexte socio-économique, politique et culturel particulier et obéissent en outre à des certains facteurs tels que les origines, l’ethnicité, l’âge et l’orientation sexuelle. Les rôles de genre sont appris et très variables à l’intérieur d’une même société, d’une société à l’autre ainsi que dans le temps.

Le genre est non seulement une construction sociale, mais un sujet extrêmement sensible dans presque toute culture. Les blagues concernant la sexualité sont considérées comme très désobligeantes (voir par exemple La marque de naissance (HU)) et les manifestations de genre différentes de la sienne, perçues comme une menace par l’individu.

Selon Hofstede, les sociétés se distinguant les unes des autres par divers aspects, la façon dont chacune conçoit et considère le genre en est l’un des principaux, au point qu’il l’a dénommée « dimension tabou » (Hofstede, 1998). D’après ses découvertes, il est possible de mesurer la tendance générale (statistique) d’une culture à privilégier des valeurs ordinairement considérées comme masculines ou féminines. Toutefois, l’opportunité de cette distinction a ses limites, le contenu de ce qui est conçu comme « féminin » et « masculin » étant disparate au point d’en faire diminuer la portée significative de chacune des deux catégories. Mais Hofstede a repéré une dimension supplémentaire : le degré de préférence pour une différence plus ou moins marquée entre les rôles de genre et l’ensemble des prescriptions donné à chacun des deux. Dans un souci de cohérence, nous désignerons ces tendances comme « différenciation marquée entre les genres » et « différenciation peu marquée entre les genres ». La différenciation peut correspondre à une grande variété de pratiques et de comportements : choix professionnels des hommes et de femmes, règles de l’interaction et règles de politesse, codes vestimentaires, utilisation de l’espace, rôle au sein de la famille et répartition du pouvoir. Les adeptes des diverses tendances ne perçoivent pas ces différences comme la manifestation d’une diversité culturelle, mais comme autant de menaces pesant sur des principes essentiels et, partant, de motifs de jugement. D’un point de vue où la différenciation est peu marquée, la présence de rôles traditionnels accentués est considérée comme « rétrograde » et, bien souvent, comme le signe d’une oppression de la femme. Du point de vue opposé, le recoupement des définitions de « masculin » et de « féminin » est perçu comme heurtant la morale, la pureté ainsi qu’une conception traditionnelle de la famille.

Parmi les incidents recueillis, nous avons constaté que cette différenciation se manifestait sur trois plans :

Différence portant sur les codes vestimentaires et les règles présidant à la façon de se présenter et de communiquer

Plus la préférence pour une différenciation entre hommes et femmes est marquée, plus on attendra de différence entre eux dans des domaines variés. La façon dont les individus se présentent, se vêtent et communiquent correspond à un premier niveau de différence. Consultation en burqa (FR) traite de la survenue de difficultés liées au code vestimentaire de la patiente, selon lequel sa peau doit être entièrement recouverte en présence d’hommes extérieurs à sa famille. Au sein du même groupe culturel et religieux, il n’est pas requis des hommes qu’ils recouvrent entièrement leur peau : celle-ci n’est pas une partie du corps considérée comme sensible, tandis que le corps féminin est intégralement considéré comme tel. Les cultures tendant à préférer une différenciation peu marquée entretiennent une méfiance à l’égard de pratiques de ce genre, supposées témoigner d’une oppression de la femme.

Règles de l’interaction et séparation physique

La différenciation entre les rôles de chaque genre implique fréquemment des prescriptions portant sur les interactions entre homme et femme : leur droit de s’adresser à l’autre, de se regarder dans les yeux ou de se toucher. Poignée de mains (AU) illustre la tension créée par les règles de l’interaction, qui interdisent tout contact physique entre homme et femme. La séparation est parfois marquée par une démarcation physique nette entre homme et femme, leur interdisant, s’ils ne sont parents, de partager une même pièce en l’absence d’un tiers. (Patient turc en phase terminale (DK), Femme et médecin (IT)). Enfin, l’obligation de séparation est parfois liée à des moments précis dépendant de l’état ou du cycle biologique de la femme (exemple : Règles (FR)).

Rôles et situation de pouvoir

Principes fondateurs de l’organisation sociale, les représentations liées au genre sont nécessairement en lien avec les questions des relations de pouvoir et de hiérarchie ainsi qu’avec la dimension relative à l’individualisme et au collectivisme. D’ordinaire, ces aspects sont perçus comme fondus l’un dans l’autre, au détriment d’une observation plus analytique, ce qui se conclut par un jugement au sujet du sexisme et de la non-émancipation des femmes. Pas de voix au chapitre (UK) présente une professionnelle désireuse d’aider une femme d’origine indienne à faire entendre sa voix et à exprimer son souhait – interprétant son absence d’expression personnelle comme une absence d’émancipation.

Genre

La marque de naissance

HU

Poignée de mains

AU

Femme et médecin

IT

Règles

FR

 

[1]  http://www.coe.int/en/web/compass/gender

6. HIÉRARCHIE ET DISTANCE DE POUVOIR

Ce plan correspond au degré jusqu’auquel les membres les plus pauvres de la société acceptent et prévoient une répartition du pouvoir inégalitaire. La question essentielle porte sur la façon dont une société traite les inégalités entre ses membres. Dans les sociétés accusant une grande distance de pouvoir, les individus acceptent une hiérarchie dans laquelle chacun a sa place, sans qu’il soit besoin de davantage de justification. Dans les sociétés où cette distance de pouvoir est faible, les individus s’efforcent d’obtenir une répartition égalitaire du pouvoir et réclament que les inégalités de pouvoir soient justifiées.

Le domaine de la santé se caractérise par une structure très hiérarchique. Les règles tout comme l’échelle de l’autorité sont figées et les rôles correspondants, clairement définis par l’organisation interne. Malgré la transparence de la hiérarchie, nous avons constaté, à travers l’analyse de nombreux incidents, que cette composante hiérarchique restait une source potentielle de confusion, de malentendus et de questionnement.

Relation avec le patient : En situation médicale, le médecin ou l’infirmier(ère) occupe une situation d’autorité, qui se manifeste par son statut et le décorum qui l’accompagne (code vestimentaire, blouse blanche, diplômes, etc.). Ils sont détenteurs de la connaissance dans le domaine de la santé et d’une supériorité envers le patient. Conformément à cette relation, le patient a des attentes spécifiques quant au comportement d’un médecin et vice versa ; une déception de ces attentes peut provoquer un choc (Consommation excessive) ou une réaction fâcheuse (Patient sans abri). Une profession – de médecin diplômé, par exemple – renforce encore le statut du soignant ; la relation entre médecin et patient est donc en soi asymétrique. Toutefois, il faut garder à l’esprit que la hiérarchie s’exerce sur deux terrains, potentiellement générateurs de conflits ; prenons pour exemple Femme et médecin (IT), où intervient non seulement l’aspect du genre, mais également le fait que le patient est un homme italien plus âgé, qui refuse d’être examiné par une jeune interne et exige que ce soit le médecin expérimenté, un homme plus âgé, qui s’en charge . Notre collection d’incidents expose des manifestations répétées de hiérarchie : la distance créée entre les professionnels et la famille par le discours médical amène parfois un malentendu (Erreur d’interprétation) quand cette dernière n’ose pas exprimer un besoin de détails ou demander au médecin de répéter. De plus, dans cet incident, l’interne tente de résoudre le problème mais le médecin en question refuse expressément d’interférer avec le travail de l’interprète : la répartition des tâches et des responsabilités semble très claire pour lui ; il considère avoir tout à fait rempli son rôle et ne pas avoir à apporter quelque éclaircissement que ce soit.

Relation entre les professionnels : même les professionnels de santé occupent des positions différentes, d’après une organisation structurelle où l’autorité est graduée. Il arrive que cette différence de position conduise à des abus, notamment lorsqu’un supérieur prend une décision en ignorant l’avis de son subordonné, comme nous l’avons parfois relevé en étudiant (dans Insultes) la différence de pouvoir entre médecin et interne.

Hiérarchie et distance de pouvoir

Consommation excessive

UK

Patient sans abri

HU

Erreur d’interprétation

DK

Insult

DK

Administration d’un traitement

UK

Décès parmi les membres d’une famille

AU

 

 

7. CHOC RÉFLEXIF, MISE EN PÉRIL DE L’IDENTITÉ

Le plus souvent, un incident critique fait peser une certaine menace sur l’identité, qui met aux prises avec une représentation déplaisante de soi, née soit de sa propre observation, soit de celle renvoyée par autrui. Lors de certains incidents, les acteurs sont incapables de présenter ou de préserver l’identité qu’ils souhaitent afficher – leur égo compétent, convenable, instruit, poli, moderne, etc. Même si l’on ne découvre ce genre de menace pour l’identité que dans une couche secondaire, derrière celle du thème capital de l’incident (religion ou genre, par exemple), nous le considérons comme essentiel à l’explication de l’intense réaction défensive que nous pouvons constater en de telles situations.

La mise en péril de l’identité d’un patient peut survenir, suite à des préjugés et une discrimination manifestes, lorsque l’individu se trouve brutalement réduit à un aspect unique de son identité (voir Insultes, L’embarras de la praticienne). Il se peut aussi que des tensions surgissent entre différentes représentations relatives à son identité : Règles confronte une jeune femme d’origine indienne à une représentation traditionnelle, en Inde, de la femme en période menstruelle, représentation qui n’est pas la sienne mais à laquelle elle-même est renvoyée par ses origines.

Le choc réflexif est particulièrement fréquent pour les professionnels en situation interculturelle ; il peut apparaître sous diverses formes :

Proximité de l’identité de chacun ; tension entre séparation et identification

Le narrateur de Toilette d’un semblable (AU) est écartelé entre sa posture de professionnel et celle d’ami. Essuyer les déjections du pénis en érection d’un de ses semblables pourrait être un acte professionnel, à condition d’une certaine distance ; mais le patient et lui-même partagent trop de points communs pour qu’il réussisse à maintenir cette distance.

Identité exclusive de femme, non de professionnelle

Une grande partie des cas traitant de l’identité de genre est traversée par une menace d’un genre particulier pour l’identité : des professionnelles (médecins ou infirmières) sont tout-à-coup réduites à leur identité de femme lors d’interactions dans lesquelles les patients refusent d’être pris en charge par des femmes. C’est alors comme si leurs études et leur expertise professionnelle n’avaient plus aucun sens : elles ne peuvent pas soigner le patient – voir par exemple Femme et médecin, Patient poilu (HU).

Impossibilité d’accomplir sa mission (transfusion, burqa)

Même au-delà d’un problème de genres, la différence culturelle peut faire obstacle à la mission d’un soignant, du simple fait que le cadre de référence de l’autre lui interdit d’accepter le traitement. Dans plusieurs cas, cela conduit à des situations dans lesquelles une vie est mise en danger (Témoins de Jéhova, Lassitude) et le ou la professionnel(le) peut échouer dans sa mission élémentaire. Dans d’autres situations, un professionnel de santé (médecin, infirmier(ère), ambulancier, etc.) se trouve dans l’incapacité d’accomplir les actes nécessaires à satisfaire le sens de l’efficacité ou de la compétence lié à son identité professionnelle (Décès parmi les membres d’une famille (AU)).

Choc réflexif, mise en péril de l’identité

Menu d’hôpital

UK

Hypothèses culturelles

IT

Lassitude

IT

Consultation en burqa

FR

Toilette d’un semblable

AU

 

8. RAISONNEMENT, CONCEPTIONS DU MONDE

Parmi les incidents recueillis, 15 environ concernent la religion ou un quelconque système de pensée métaphysique. Leur « sensibilité » peut découler de deux causes. La première, argument de ceux à qui l’on doit la « théorie de la gestion de la peur » (Goldenberg 2006:1265), est que le contexte médical ou, de façon plus générale, la maladie peuvent susciter le besoin de se défendre symboliquement dans la lutte contre l’angoisse existentielle liée à la proximité de la mort ; dans ce genre de situation, il devient nécessaire de renforcer le bouclier protecteur offert par les systèmes de croyances. Il arrive que même des personnes non pratiquantes, immédiatement confrontées à la maladie ou à la mort, en appellent de nouveau à leur religion et leurs croyances. La deuxième cause est avancée par Margalit Cohen-Emerique (2015 :181), pour qui existent certaines zones sensibles, qui réveillent des archaïsmes abandonnés par la modernité ; la rationalité de la médecine actuelle, reposant sur une méthode scientifique, est souvent présentée comme un progrès qui surclasse les anciennes pratiques magiques. En conséquence, dans la plupart des cas où interviennent la religion ou toute autre croyance métaphysique, on peut voir émerger une accusation d’irrationalité. Cependant, il faut bien insister sur le fait qu’il n’est pas question de distinction entre sociétés occidentales et non occidentales – même s’il est commun de les mettre en parallèle – ; nous employons la notion de « conception magico-religieuse du monde » en référence à toute pensée religieuse ou spirituelle, sans distinction de religion ni de secte. Nous avons constaté qu’une conception magico-religieuse du monde peut s’opposer aux représentations ou explications scientifiques ou laïques de trois façons distinctes :

Prioritiés

La religion met parfois en péril une priorité à laquelle les professionnels médicaux tiennent absolument. Le médecin de Témoins de Jéhova (FR) est avisé par une famille de Témoins que le fils ne pourra recevoir de transmission, même si c’est une question de vie ou de mort. L’hypothèse de la transgression d’une des règles fondamentales du système de la famille implique la menace d’une séparation symbolique d’avec la parole divine et la communauté, péril considéré comme plus grand que la fin de la vie terrestre. Il ne fait aucun doute que la priorité du médecin se trouve à l’exact opposé.

Maintien des pratiques et règles religieuses quel que soit le contexte

Donner à une religion ou à des croyances une place « qui n’est pas la leur » correspond à une autre façon de transgresser ce qui est considéré comme « rationnel ». Dans certaines sociétés européennes – ainsi qu’en France –, le concept de laïcité est inscrit dans le cadre légal, ce qui se répercute sur les lieux dans lesquels la religion a droit de cité, où les individus sont autorisés à manifester leur appartenance religieuse et où ils peuvent ou non attendre que l’on respecte leurs croyances religieuses. Même en l’absence de codes juridiques explicites, il peut quand même exister une représentation sociale qui circonscrive la religion à la sphère « privée » ou à des lieux donnés, telles les églises. La pratique d’étendre la religion à tous les contextes relève d’un autre paradigme. Gros sel et Décès d’un enfant relatent des rites religieux ou spirituels pratiqués dans l’enceinte de l’hôpital : rituel de purification pour le premier, rite funéraire pour le deuxième. Tous deux voient l’espace rationnel, ordonné et scientifique de l’hôpital transformé et « envahi » par les manifestations d’une autre logique.

Impact sur le rôle et le genre social

Les pratiques religieuses ne sont pas les seules à franchir le seuil de l’hôpital, il arrive également que des prescriptions religieuses régissant le comportement entre individus interfèrent avec les relations médicales. Les exemples les plus courants de ce type d’interférences concernent le thème du genre. Ainsi, selon Consultation en burqa, l’adhésion à une volonté de séparer les genres et d’éviter tout contact entre individus de sexe opposé, parallèlement au refus de la part du personnel médical d’accéder à cette volonté, met en péril l’exécution du soin médical (pour plus de détails, voir la section dédiée au genre).

Raisonnement, conceptions du monde

Témoins de Jéhova

FR

Gros sel

FR

Les visites du vendredi

UK

Réanimation d’un patient juif

FR

 

9. CONCEPTIONS DE LA SANTÉ, DE LA MALADIE ET DE LA GUÉRISON

Traitement médical

Il y a diverses raisons pour un patient de ne pas accepter un traitement. Certaines touchent à des croyances religieuses, certaines, à des habitudes. Pragmatisme, communication et finesse sont requis pour gérer de tels cas (Paganisme, L’heure du traitement).

Éthique 

Le domaine de la santé demande d’adapter sa posture à la situation afin de rester aussi neutre, professionnel et efficace que possible, mais également de ne pas offenser les patients (L’embarras de la praticienne) ou leurs proches, d’autant plus que la situation est grave ou problématique (Témoins de Jéhova).

Procédure, utilisation de l’espace 

Dans la plupart des sociétés occidentales, l’espace public est conçu pour être le plus pratique et efficace possible, de manière à faciliter les actions et le rôle des citoyens, mais également les actions de ceux censés faire régner parmi eux l’ordre[1] et la discipline. Dans l’idée de Foucault, on peut ainsi dire que l’espace public est également un espace politique où le corps apprend à se discipliner, à se mouvoir, à agir et à se comporter d’une certaine façon. Lorsque le corps ne se soumet pas à l’attitude attendue, cela peut engendrer un choc ou un conflit.

Ce comportement est un code culturel qui peut ne pas toujours être partagé par tous les membres ou, en l’occurrence, par tous les visiteurs d’un hôpital : à l’hôpital, l’organisation de l’espace est ouvertement conçue pour assurer aux patients et à l’équipe soignante une efficacité maximale. Certains endroits ont par conséquent une signification particulière et peuvent être utilisés d’une façon différant d’une personne à l’autre (Gros sel, Devoir conjugal), mais il y a également certaines règles à respecter et à bien expliquer aux visiteurs afin de préserver un lieu de travail adaptatif (La famille arabe au petit garçon).

Conceptions de la santé, de la maladie et de la guérison

Paganisme

UK

L’heure du traitement

UK

A woman duties

HU

La famille arabe au petit garçon

HU

Échantillon d’urine

AU

Décès parmi les membres d’une famille

AU

Trialogue

DK

Les gants

IT

 

[1]  Foucault, M., Surveiller et punir : Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

 

10.      COMMUNICATION

La communication est une zone sensitive transversale qui ressort d’une majorité des incidents critiques recueillis. Nous avons décidé de présenter brièvement une théorie de la communication basique, en la mettant en relation avec nos découvertes en la matière, employées à titre illustratif.

En évoquant la communication, outre les trois comportements présentés ci-après, on évoque également leur mode d’interaction avec le contexte pour produire un style de communication dominant. Dans le secteur de la santé, on a besoin d’éléments paraverbaux, non verbaux et physiques pour décoder un message – c’est ce que l’on nomme souvent « communication à contexte fort » par opposition à un style « à contexte faible » où le sens n’est transmis que sur le plan verbal. L’agencement des meubles, la décoration, jusqu’aux vêtements servent à créer du sens et à le décrypter. Si l’on ne partage pas un code, il peut se produire des incidents relatifs à la communication ; par exemple : si un patient est enjoint de donner un échantillon de son urine, sans autre précision, il peut ne pas savoir que cette action est censée être accomplie dans un lieu précis – les toilettes (Échantillon d’urine).

La communication comprend trois composantes principales :

Le contenu – le sens (quoi)

Le contenu dépend de l’interaction entre émetteur, récepteur et contexte. Le sens est co-interprété et négocié. Ceci implique que le récepteur tienne un rôle actif dans l’interprétation, en donnant du sens au message ; que les filtres et cadres de référence mobilisés pour donner du sens aux actes de communication, ainsi que le contexte, sont importants. Lorsqu’il y a divergence entre plusieurs cadres de références, on interprète le sens différemment, ce qui peut engendrer des malentendus (par exemple : Patient sans abri (HU), Trouvez-moi une femme ! (HU)).

Relations (avec qui)

Tout acte de communication est une occasion de construire, faire évoluer ou maintenir une relation entre deux parties. Même l’interaction la plus insignifiante en apparence est l’occasion de confirmer le respect et la reconnaissance mutuels – à cet égard, une interaction n’est jamais insignifiante. Certes, toute culture présente cet élément-clef de réciprocité, de reconnaissance ; en revanche, la chorégraphie à effectuer pour l’atteindre peut être extrêmement variable (voir la section dédiée au sens). La façon dont se forme une relation découle d’autres aspects de valeurs, telles la tendance à l’individualisme ou à l’interdépendance et l’acceptation de la distance de pouvoir. Dans un contexte social que caractérise une grande acceptation de la différence de pouvoir, l’asymétrie des relations est marquée (notamment par différents codes régissant la façon de s’adresser à l’autre, différentes gestuelles, etc.) ; cependant, dans une structure plus horizontale, les rites d’interaction visent à masquer ou faire reculer les différences de pouvoir (par exemple : deux parties se donnent le même titre l’une à l’autre, malgré une différence d’âge ou de statut). En tout cas, une façon différente d’employer des moyens de communication (gestes, parole, distance, etc.) est presque toujours interprétée comme une information au sujet des intentions de l’autre et traitée sur le plan relationnel : une personne s’approchant trop est considérée comme agressive ; une autre au registre de langage informel, comme insolente, etc. (par exemple : Un médecin arabe (HU)).

Moyens – forme (comment)

La communication verbale :

Comprend le discours, l’emploi de métaphores, d’images, d’idiotismes, etc. L’incident danois intitulé Erreur d’interprétation illustre cela : un interne constate une mécompréhension importante due à l’interprétation et tente de dénouer la situation (pour en savoir plus, voir le chapitre Hiérarchie).

La communication paraverbale :

Wnglobe le ton, l’intonation, le volume sonore, le rythme ainsi que l’utilisation du silence, de pauses, de sons auxiliaires (« euh… »).

La communication non verbale :

Kinésie : gestuelle, posture. L’incident L’embarras de la praticienne met en scène une généraliste qui, ne s’attendant pas à recevoir une patiente handicapée, n’arrive pas à dissimuler sa surprise ; selon la narratrice : « Son langage corporel tout entier me montre que, pour une raison ou une autre, mon handicap la met très mal à l’aise, la désorientant et la laissant sidérée. »

Haptique : contact physique, toucher.

Proxémie : réglage précis de la distance selon la relation sociale et le type de situation. On ne garde pas la même distance dans une situation sociale, intime et professionnelle. Si la distance de précaution envers quelqu’un n’est pas respectée, cela peut être perçu comme envahissant son espace intime et créer un malaise. Dans Soins au domicile d’une famille Rom, la narratrice rapporte : « quand j’arrivai au domicile de la famille, alors que j’approchais du seuil, la fillette sauta dans mes bras, essayant de m’enlacer et de m’embrasser. Cela me surprit, car je suis habituée à ce que les patients et leur famille ne m’abordent pas comme une amie proche de la famille ».

Apparence physique : présentation de soi.

Chronémie : Gestion du temps et du rythme.

Communication contextuelle : emploi d’objets, observation de l’environnement à fins de communication et d’interprétation de la situation (Roms en consultation, Téléphone portable (FR)).

 

Communication

Patient poilu

HU

Trouvez-moi une femme !

HU

Un médecin arabe

HU

Téléphone portable

FR

Exclusion

DK

Témoins de Jéhova

DK